Le Médoc tiraillé par le blues

Publié le par robert

SYLVICULTEURS. Dans le cortège bordelais hier, les Médocains voulaient voir leur double préjudice reconnu
André Prouvoyeur porte haut les couleurs du Médoc, doublement puni en 1999 et en 2009.( photo Fabien Cottereau)
André Prouvoyeur porte haut les couleurs du Médoc, doublement puni en 1999 et en 2009.( photo Fabien Cottereau)

Dans la manifestation bordelaise partie hier matin de la place des Quinconces, nombre de sylviculteurs aquitains n'avaient jamais vu tomber les pins avant l'irruption ravageuse de Klaus, le 24 janvier dernier. Ceux de Saumos, si. Dans cette commune du Sud-Médoc, intercalée entre Sainte-Hélène et Le Porge, le vent avait déjà joué aux quilles avec les pins lors du déboulé de la tempête Martin, le 27 décembre 1999. « Je n'en suis pas encore sorti, de 1999 ! Les parents de ma femme avaient des hectares et des hectares dévastés, mais ils étaient trop âgés pour s'occuper des dossiers. Mon beau-père en a eu marre, il a laissé tomber. On a repris tout ça il y a trois-quatre ans. On a signé les contrats en septembre dernier pour replanter, mais il y avait trop d'eau, les entreprises n'ont pas encore pu accéder aux parcelles », souffle André Prouvoyeur.

Son voisin, Claude Gassian, a quelques années et quelques hectares de plus. 330 au total, dispersés entre Saumos, Le Temple, Sainte-Hélène, Le Porge et Castelnau-de-Médoc. 99, il vient de tirer un trait dessus. « Depuis 15 jours, ce n'est pas vieux ! », ironise-t-il. « J'ai tout reboisé, plus de 100 hectares. Ça y est, je n'ai plus de coupe rase », ajoute-t-il.

Avec son épouse Chantal, André Prouvoyeur est quant à lui propriétaire de quelque 80 hectares autour de Saumos. Et Klaus n'a pas manqué de lui apposer sa spéciale dédicace : « On avait 19 hectares de pins de 35 ans. On en a 11 ou 12 laminés », soupire-t-il.

« J'ai beaucoup de parcelles touchées à 40-50 %. J'ai même des plantations de pins de trois ans par terre, sur sept ou huit hectares », résume pour sa part Claude Gassian.

Une scierie locale l'a déjà débarrassé de ses gros bois. Mais pour le reste, rien n'est résolu. Et le précédent de 1999 ne l'incline pas à un optimisme débridé. « Au début, les aides étaient arrivées assez vite. Une fois le dossier monté, on avait l'argent dans les deux à trois mois. Mais plus le temps a passé, plus les délais ont été longs. Il fallait faire l'avance, sortir l'argent et attendre un an avant que les aides ne tombent », se souvient-il. « Et tous les ans, on remontait un nouveau dossier. Des tracasseries administratives incroyables, et toujours plus complexes », siffle André Prouvoyeur.

L'acharnement du vent

C'est tout cela qui différencie aujourd'hui les sylviculteurs médocains de ceux qu'ils côtoient dans la manifestation, des sudistes des Landes ou du Lot-et-Garonne, qui n'ont pas été tondus par la double lame Martin/Klaus en l'espace de dix ans. Il y a dans la presqu'île une mémoire douloureuse qui tisse un contexte particulier. Pour Pierre Lagueyte, un troisième citoyen de Saumos, les deux « tempêtes du siècle » donnent d'ailleurs l'impression de se fondre dans le même drame. Il avait hérité de ses bois en 1998. « Comme beaucoup, j'ai travaillé ailleurs et je suis revenu au pays. J'ai eu à peine le temps de dire bonjour que j'avais la forêt par terre », appuie-t-il.

Pour tous ces gens, la tentation de laisser tomber est encore plus forte qu'ailleurs dans le massif landais. « Pour quoi faire ? », se demande-t-on à Saumos. « Comment ne pas se poser la question de l'avenir de la forêt ? », poursuit Claude Gassian. « J'ai 66 ans et je travaille dans la forêt depuis l'âge de 18 ans. J'ai connu Hortense (NDLR : à l'automne 1984) et deux incendies, mais ça n'avait rien à voir », précise-t-il.

Avec sa pancarte « made in Médoc » dans le dos, sa corne de chasse en travers de la poitrine et son béret vert - il était parachutiste dans une vie antérieure - André Prouvoyeur peut difficilement se louper dans le cortège. C'est justement qu'il faut porter haut ce fardeau typiquement médocain. « On a tendance à nous oublier. On était sur la limite nord de la tempête. Tout le monde croit que seules les Landes ont été touchées, mais pas du tout », justifie-t-il.

Des gens sans solution

Pour son épouse, enseignante, et lui, la forêt abonde un complément de revenu. Pour Claude Gassian, elle est au contraire l'unique viatique pour les vieux jours. « Je n'ai que ça », dit-il en ouvrant les mains.

L'homme avait tout planifié avant que ne s'ouvre le millénaire. Il devait se reposer sur des coupes régulières, quelques-unes chaque année. L'empilement des bois tombés a bouleversé ce calendrier méthodiquement programmé. Pour ce qui reste debout, tout arrivera à maturité en même temps. Pour ce qui est tombé, il faudra de l'argent pour replanter. « Sinon, la lande l'emportera », souffle Pierre Lagueyte. Il hésite un instant et reprend, au moment où le cortège s'ébranle : « Au fait, vous avez vu le prix de la planche de bois baisser pendant toutes ces années, vous ? »

Si les aides ne pleuvent pas rapidement sous forme de chèques en bonne et due forme, l'État n'en aura pas fini de sitôt avec la colère du Médoc.


Auteur : jean-denis renard
jd.renard@sudouest.com

Publié dans l'environnement

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